Gervais LOKO, coordonnateur du projet ReSoRT Bénin : « La redevabilité sociale est essentielle à l’efficacité du recouvrement des avoirs volés »
L’ONG ALCRER, en partenariat avec le Forum civil pour le recouvrement d’actifs (CiFAR), a lancé, dès janvier, un nouveau projet intitulé « Renforcement de la société civile pour un recouvrement d’actifs transparent et inclusif en Afrique de l’Ouest » (Projet ReSoRT Bénin). Il est financé par l’Union Européenne dans le cadre du Projet SecFin Africa (2024 à 2028), mis en œuvre par Expertise France aux fins de soutenir 48 pays de l’Afrique subsaharienne (dont le Bénin) dans la prévention et la lutte contre les flux financiers illicites. Gervais LOKO, coordonnateur national du projet, nous en explique les fondements et l’urgence pour le Bénin.
LE CHASSEUR INFOS: ALCRER a lancé un projet sur le recouvrement des avoirs illicites. Pourquoi est-ce une priorité pour le Bénin aujourd’hui ?
Gervais LOKO: Le Bénin a fait des progrès notables avec la mise en place en 2018 d’un cadre pénal mieux aligné sur les conventions relatives à la corruption, la création d’une cour de répression de la corruption (CRIET). Plus tard, le pays s’est doté d’un Haut-commissariat à la prévention de la corruption et d’une Agence nationale de recouvrement des avoirs saisis (ANRACS). L’implémentation de ce cadre normatif et institutionnel corrélé au ferme engagement des acteurs institutionnels, contribue inexorablement à la lutte contre la corruption et aux flux financiers illicites dans notre pays. En 2024, les résultats de la Cellule nationale de traitement des informations financières (CENTIF), avec près de 4,9 milliards de francs CFA confisqués, témoignent de cette efficacité croissante induite par les avancées institutionnelles enregistrées ces dernières années. En dépit des efforts, d’importants défis restent à être relevés pour maîtriser durablement le phénomène des flux financiers illicites. Au niveau de la société civile, comme on a pu le constater avec la CENTIF, nous sommes heureux des informations qui commencent à circuler sur les biens et les fonds saisis ou confisqués. Mais une question demeure : où va l’argent saisi ? Quel est le sort des biens confisqués ? Nous pensons que le recouvrement ne doit pas être qu’une affaire de chiffres ou de procédures juridiques. C’est un outil de justice sociale qui doit permettre de restituer des ressources aux communautés et de soutenir un développement durable. Notre projet s’inscrit donc en complémentarité des efforts des acteurs étatiques pour transformer leurs succès techniques en impacts socio-économiques.
Qu’est-ce que la participation citoyenne peut apporter au recouvrement des avoirs ?
L’État initie les poursuites, mais la société civile est indispensable pour garantir la redevabilité. La redevabilité sociale est essentielle à l’efficacité du recouvrement des avoirs illicites. ALCRER a fait la preuve ces trente dernières années en montrant, par ses engagements, que la redevabilité sociale n’est pas un mécanisme de critiques stériles mais plutôt un outil d’appui constructif à l’action publique. La redevabilité sociale contribue à l’efficacité du recouvrement des avoirs de deux manières essentielles. En amont c’est-à-dire sur le plan de la prévention et publique. En sensibilisant les citoyens aux enjeux des flux financiers, nous créons un climat de confiance qui facilite l’adhésion aux réformes de l’État dans le domaine. Les citoyens peuvent aider à identifier les avoirs illicites, notamment en signalant des signes extérieurs de richesse indue par rapport aux revenus connus.
En aval, la redevabilité sociale garantit que les avoirs recouvrés, une fois réintégrés dans le trésor public, soient orientés vers des projets à fort impact social. Cela permet de rendre visible l’action de l’État auprès des populations, renforçant ainsi la légitimité des institutions de lutte contre la corruption.
Concrètement, qu’est-ce que vous envisagez de faire à travers cette initiative de 18 mois ?
Notre objectif est de faire des organisations de la société civile (OSC) des acteurs majeurs de la lutte contre les flux financiers illicites. Grâce au soutien technique de notre partenaire, CiFAR, nous voulons évaluer les lacunes de notre cadre politique et juridique selon la Position africaine commune sur le recouvrement des avoirs (CAPAR). Ensuite, il s’agira de former les OSC et de sensibiliser au moins 1 000 citoyens au Bénin pour qu’ils comprennent les enjeux du recouvrement et puissent jouer leur partition en devenant un relais de la bonne information sur la lutte contre les flux financiers illicites et en exigeant des comptes.
Le projet met un accent particulier sur l’inclusion. Qu’en est-il exactement ?
C’est un point capital. Les femmes et les groupes vulnérables sont souvent les premières victimes du détournement des fonds publics, mais ils sont les moins consultés. Notre méthodologie prévoit d’intégrer ces groupes marginalisés dans les débats. Nous voulons que le recouvrement des avoirs devienne un levier de transformation sociale qui réduit les inégalités au lieu de les aggraver.
ALCRER collabore avec des partenaires au Ghana et en Gambie. Quel est l’intérêt de cette dimension régionale ?
L’argent volé ne connaît pas de frontières. En travaillant grâce à CiFAR, avec l’ASEPA au Ghana et « Gambia Participates », nous créons un front commun ouest-africain. Cela nous permet de partager nos expériences, d’échanger les meilleures pratiques, d’influencer les agendas de l’Union africaine et d’organismes intergouvernementaux comme le GIABA. Le plaidoyer est plus fort quand il est porté par une coalition régionale.
Un dernier mot à l’endroit des citoyens béninois ?
La lutte contre la corruption n’est pas qu’une affaire de spécialistes. Chaque citoyen doit se sentir concerné par la manière dont les ressources nationales sont gérées. Avec ce projet, ALCRER s’engage à outiller les citoyens pour qu’ils deviennent de véritables vigies de la transparence financière au Bénin.
Propos recueillis par Emmanuel GBETO
